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22 Avr 2008 

Un de nos médecins a la gentillesse de me permettre d’ « éditer » sur ce blog certains de ses textes, confessions de ses patients. Ses écrits sont des témoignages de leur vécu quotidien au sein d’une maison de repos, et sont rédigés à la première personne.

La plus belle (2)

Ma femme m’a quitté. Si j’ose dire, j’en suis quitte. En fait, elle m’a viré.

Déjà trois mois que je me traine ici au milieu de ces ignares sans esprit.
 

Et je m’emmerde, ce n’est pas descriptible.
 

Ils organisent ici des « activités ». Ah pour être actifs, ils sont actifs tous ces traine-savates. Et je te joue à qui enfilera les perles les plus vite sur une ficelle gonflée d’épissures, à qui assemblera des petits blocs en gratte-ciel, à qui fera la plus belle tartelette, … immangeable bien sur.
Bravo madame Irma, parfait monsieur Léon, encore madame Elvire ! 

Je m’emmerde.
 

Mes paupières se soulèvent avec une lassitude et un mépris qui donnent à mon regard l’éclat du mort vivant que je suis devenu.
 

Je m’emmerde.
 

Alors j’ai imaginé un concours. Pour moi tout seul.
 Dorénavant, je distribue les points.

Ici il y a de la matière.
Mobile. Variée. Attractive. Elastique. Enjouée. Tristounette. Pendouillante. Flasque. Molle.
 

J’établis des classements, des statistiques, des typages, des énumérations en colonne, en ligne, codées, décodées, chiffrées. Bref, .. un hit-parade.
 
Mais je te rassure, Flo, c’est toi qui a la plus belle chute de reins.   

Admin · 468 vues · 3 commentaires
Catégories: Confession à son médecin
22 Avr 2008 

Un de nos médecins a la gentillesse de me permettre d’ « éditer » sur ce blog certains de ses textes, confessions de ses patients. Ses écrits sont des témoignages de leur vécu quotidien au sein d’une maison de repos, et sont rédigés à la première personne.


Sainte Rita (2)


Je n’ai entendu d’abord qu’un murmure, comme l’eau qui ruiselle timidement sur le mur par temps de pluie.
Lorsqu’elle m’a parlé, je l’ai reconnue, tout de suite. Il y a des mois et des mois, des années peut-être que je lui parle.

Tout a commencé la nuit où il est resté avec cette horrible femme, peinte sur le chemin de la guerre, sentant fort le parfum hautain.

Quand il est rentré, encore humide de ses humeurs, je savais qu’il repartirait.

Toutes les nuits.
Il ne rapportait pas les mêmes odeurs mais son regard de chemin de campagne boueux passait sur moi avec une brutalité dédaignuese.
Toute ma vie, j’ai compté ses nuits de vide vertigineux.

Et puis, … un soir, … il n’est pas parti.

Il est resté au grenier.
Pendu.
C’est le petit qui l’a trouvé.
Il pleure encore.


Mais elle, elle était là, près de moi, en moi. Je l’appelais et je la trouvais.

Et maintenant que je suis ici, au milieu de tous ces vieux, si vieux qu’ils ne m’entendent pas, je peux leur parler. Elle a toujours été là.
Sa voix est claire et toute blanche.
J’ai bien écouté.
C’était il y a trois jours déjà.
Il faut que je leur dise.

Je m’appelle Nelly et je suis morte dimanche



Admin · 434 vues · 1 commentaire
Catégories: Confession à son médecin
13 Avr 2008 
  
Mme P., 86 ans est une belle femme aux cheveux blancs bouclés, calme, secrète, en retenue par rapport aux autres. Elle vient aux activités mais ose peu s’affirmer. Sa mémoire est défaillante et elle éprouve quelques difficultés dans les jeux de quiz. Elle est douce, ne sort de sa chambre que pour les repas, les jeux et passer la soirée dans sa famille qui est très présente. 

Une dame, tout ce qu’il y a de plus banal, une brave grand-mère, qui vit sa vie au sein de la Résidence à sa manière, sans poser de problème à personne.
 

Jusqu’au jour où, au journal télévisé, j’apprend l’ouverture du procès d’une femme âgée pour le meurtre de son neveu et amant et qu’apparaît à l’écran, une Madame P. trottinant sous la pluie à la sortie du tribunal, son dossier au dessus de sa tête pour protéger  sa permanente, poursuivie par les journalistes. 
 

Ma petite madame P. !
Jugée pour meurtre !
Je ne peux le  croire !
 

Le lendemain, les journalistes sont aux portes de la Résidence, avides de photos et témoignages. Bien sûr, nous les repoussons à la limite de la propriété.
 Madame P. est un peu perdue, dépassée par des événements qu’elle avait tenté d’oublier. Les interrogatoires à la barre l’ont épuisée. Désormais, elle ne sait plus trop ce qui est vrai ou supposé dans son histoire.  

Elle reconnaît l’avoir tué, elle reconnaît avoir voulu se venger de cet homme qui la manipulait, qui lui volait son argent pour gâter une autre femme plus jeune. Elle, qui avait réussi à se maintenir en forme pour lui ! Qui sautait à la corde et faisait du sport pour rester jeune et dynamique ! Qu’il avait déçue et trahie.
 

Une invitation à prendre un café, un somnifère dans la tasse et une corde à sauter qui se serrre autour du cou du neveu assoupi : son histoire faisait le tour des médias. 
 

Elle ne sera pas emprisonné vu son grand âge et restera avec nous, protégée d’un monde extérieur où elle n’a plus sa place et que, d’ailleurs, elle comprend de moins en moins. 
 

Son amie avec qui elle mangeait chaque jour à midi ne lui parlera plus jamais.
 

Madame P. a reprits sa vie calme et réservée, rythmée par les repas et activités de la journée. Toujours aussi discrète.
 Toute meurtrière qu’elle soit, nous, le personnel, la protégeons, car c’est désormais une pensionnaire très fragile. Parce qu’elle est toujours aimable avec nous, nous aimons nous occuper d’elle, vérifier comment elle va, si les souvenirs ne la tourmentent pas trop.
 
Mais aucun de nous n’a jamais accepté de boire une tasse de café avec elle ! 


Admin · 462 vues · 7 commentaires
Catégories: Portraits
06 Avr 2008 

 Etre témoin de la souffrance des familles lors de la perte d’un parent,  je ne m’y habitue pas. Le décès lui-même de Mme G m’atteint peu car pour elle, c’était un soulagement je crois. Nous le voyons arriver depuis deux jours, il était préparé, annoncé. Elle est partie en douceur, dans la quiétude de la chambre, entourée par sa famille. Pas de souffrance exagérée, pas de solitude. En soi, son départ fut « parfait ». Pour peu que cela existe.  

Bien des pensionnaires souhaiteraient partir de la sorte, mais c’est rarement le cas. La souffrance et la solitude sont beaucoup plus fréquentes. Presque omniprésentes. Même lorsque les proches se préoccupent de leur vieux parent, ils ne peuvent pas nécessairement être là le bon jour, au moment précis, à l’instant fatal. Rares sont donc ceux qui accompagnent  leur mourant jusqu’au bout, même si le diagnostic est posé, le pronostic certain, si la phase terminale est avérée.
 

Les enfants de Mme G. ont essayé d’être là, près d’elle. Habitant à l’étranger, l’une de ses filles est arrivée à temps. A l’autre, restera sans doute un fond de culpabilité, parfaitement injustifié d’être arrivée en retard au chevet de sa maman.
 En fait, peu de familles sont prêtes à accepter le départ de l’être aimé.
 
Leur souffrance est difficile à constater, à accompagner. Elles sont malheureuses, bien sûr, mais aussi perdues, comme déboussolées. Elles se sentent seules soudain, abandonnées, privées de leurs racines, orphelines à… 60 ans. Trop tôt ! C’est toujours trop tôt ! L’acceptation doit pourtant se faire rapidement afin de faire face aux démarches administratives, à l’organisation de l’enterrement. Il faut téléphoner, prévenir les proches, réorganiser le planning de la semaine,  leur vie à venir et leur moi intérieur.

Elles nous tendent la main dans un geste de désarroi, nous demandent de les aider, sans un mot, par un regard empli de panique.  « Dites moi ce que je dois faire maintenant ». 
 

Nous leur parlons, les écoutons, leur servons une tasse de café, leur expliquons ce qu’il va se passer maintenant : quand les pompes funèbres vont arriver, quelles étapes elles vont devoir vivre, quelles décisions elles doivent prendre. On demande à la psy de l’établissement de passer du temps auprès d’elle et la famille nous remercie et, le lendemain, a besoin d’un nouveau soutien. La nuit n’a pas effacé leur chagrin. Elle n’a fait que souligner la réalité,  la solitude.
 

Une visite dans la chambre, des papiers à récupérer, des bijoux à serrer dans ses mains, une tenue à choisir le dernier voyage de leur maman. Ce sera ce chemisier offert par sa petite fille, une jupe sobre, un gilet pour ne pas qu’elle ait froid. Froid ? Mais elle l’est frigorifiée, étendue là sur le lit de glace de la morgue ! Pourtant, elles ne peuvent s’empêcher de veiller encore à son confort. Non, c’est sûr, elles n’ont pas encore compris, pas encore intégré l’irrémédiable départ. 
 

« Au revoir maman ! » lui disent ses filles en sortant de la sinistre petite morgue, en effleurant le bout de ses doigts, le drap qui couvre son corps. Et je suis là, qui leur tient la porte, qui les entends, les vois, qui les ressents. Les larmes me montent aux yeux, je regarde ailleurs. Ne pas craquer ! Surtout ne pas craquer ! Ce n’est pas ma maman. C’est la leur. Nous devons rester forts pour pouvoir les aider. Mot d’ordre : tenir ! 

Mais parfois je me demande si, d’un autre côté, les familles ne se sentiraient pas soulagées de constater que nous aussi ressentons de la tristesse pour leur parent, de comprendre qu’ils ne sont pas que des « numéros de chambre », des « résidents », des … « clients » ? Ne seraient-elles pas soulagées, de réaliser que nous les aimons, nous qui les accompagnons quotidiennement ?
 Je ne sais ce qu’elles ressentiraient ?

Un jour, c’est moi qui prononcerai ces mots « Au revoir maman !». Ce jour-là, je saurai !
   
Admin · 554 vues · 4 commentaires
Catégories: Emotion
26 Mar 2008 


Ce vendredi, comme chaque midi, je distribue les boissons de mes chers pensionnaires pendant le repas. Ne croyez pas que cette tâche, tellement éloignée de mes responsabilités et qualifications me gène, que du contraire. Elle me permet en effet de saluer une grande partie des résidents et d'échanger quelques mots, d'écouter les soucis, désirs ou tracas, et surtout de leur rappeler qu'ils peuvent compter sur moi !
 
Quoi qu'il en soit, à la dernière table, j'aperçois M. D., nouveau résident arrivé lundi.
 
Dés son inscription, M. D. est apparu comme un intellectuel, au caractère dominant, usant d'un humour acerbe. Sa famille nous l'a décrit comme quelqu'un de difficile, refusant de marcher, de se laver, d'aller seul aux toilettes et de tempérament impérieux ! Quelle n’est pas ma surprise de le croiser le lendemain, se promenant dans les couloirs avec une canne, tout à fait autonome et me saluant très élégamment, en me confiant combien il est content d'être "débarrassé" de son épouse !!!
 
Enfin bref, j'arrive à sa table pour lui servir son verre de vin, et v'là ti pas qu'il m'adresse un "Bonjour ! Quel bonheur de croiser .......... la plus belle chute de rein de la résidence !!!".
 
Ma tête  !!!  
 
Inutile de dire que je suis restée "sciée" et que le reste du personnel était... "mort de rire" !!!
 
Comme quoi, il n'y a pas d'âge pour tenter de séduire !
  


Admin · 484 vues · 7 commentaires
Catégories: Anecdotes

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